Voici un article publié dans Cheval et savoir, N16 decembre 2010 :

 

Malvoyante et cavalière...

 

"Etre malvoyante n'est pas toujours un handicap à cheval".

Une lettre, reçue dans notre abondant courrier, nous a particulièrement interpellés. Elle nous était envoyée par Dominique Duhamel, une cavalière malvoyante. "En découvrant Cheval Savoir", nous écrit-elle, "j'ai résolu mes deux frustrations d'un coup : j'ai pu lire enfin des articles de qualité et je n'ai plus besoin de scanner des article inintéressants puisque ma synthèse vocale lit tout en direct !"

 

Nous avons été très touchés par cette lettre, et heureux de pouvoir être utiles. Nous avons voulu en savoir plus sur la pratique équestre d'une personne malvoyante. Quelques mails plus tard, nous avons découvert que Dominique avait été cavalière de spectacle, et qu'elle continue, malgré son handicap, à dresser son étalon espagnol.

 

Nous avons pensé l'interviewer, pour lui demander quelles difficultés elle rencontrait au quotidien, mais aussi pour savoir si ses problèmes de vue lui avaient permis, peut-être, de développer son tact équestre. Elle nous a proposé spontanément de tout nous raconter.

 

Mieux qu'une interview, voici son témoignage direct, à la fois émouvant et techniquement passionnant.

L.B.

 

« Je détecte "au son" si un cheval est plus ou moins rassemblé... »

 

J'ai été très surprise quand Laetitia Bataille m'a demandé de parler de mon expérience, et puis je me suis dit qu'elle pouvait servir aussi aux voyants puisque parfois j'arrive à entendre ce qu'ils ne voient pas !

 

Je suis devenue malvoyante progressivement. Au début, j'ai réussi à m'adapter, au fur et à mesure et avec plus ou moins de difficultés. Tout d'abord, j'avais une mémoire visuelle et donc photographique, qu'il fallu que je transforme en mémoire auditive, ce qui m'a beaucoup servi à cheval. J'entends mieux d'ailleurs, et je suis capable de détecter "au son" si un cheval est fatigué, et à l'effort devant l'obstacle, ou s'il est plus ou moins rassemblé.

Dominique Duhamel avec son pur-sang lusitanien Nuneio Ubeda, après deux mois de travail. © Coll. D.Duhamel
Dominique Duhamel avec son pur-sang lusitanien Nuneio Ubeda, après deux mois de travail. © Coll. D.Duhamel

En effet, quand les chevaux sont fatigués, le bruit émis par leurs sabots est sourd et bas, on a l'impression que c'est un bruit qui "s'éteint", c'est un son "mou" ! Je sais alors que le cheval galope plat, qu'il n'est pas sur l'arrière-main, qu'il doit s'arracher à l'obstacle. Mon compagnon, qui est ostéopathe, me confirme que c'est ce qu'il voit, et le cheval fait au moins une barre...

 

Quand un cheval est rassemblé, ses sabots font un bruit sec et court, les battues sont très régulières, c'est comme de la musique. Quand un cheval ne veut pas bien engager ses postérieurs sur le cercle,le bruit du trot n'est plus le même : il a une battue légèrement décalée, plus longue. Essayez d'écouter votre cheval en fermant les yeux et vous sentirez tout le corps de votre cheval et sa "musique". En fermant les yeux on se rend compte à quel point l'assiette modifie l'attitude du cheval; c'est vraiment flagrant: selon que vous vous teniez plus ou moins bien sur votre cheval, ses battues n'auront pas le même son ! Quand je suis concentrée et que j'ai un nouvel exercice à effectuer avec un cheval, je travaille en silence, j'écoute et j'en profite pour parler bas à mon cheval ; cela le rend plus attentif (et Dieu sait s'il est distrait !)

 

Le public ne s'est aperçu de rien !

 

C'est d'ailleurs grâce à lui que j'ai beaucoup progressé, car il m'a mise systématiquement en échec à la moindre faute. Au début, je l'ai maudit car, croyant être prévoyante, j'avais fait le choix d'acheter, pour une fois, une cheval "tout-beau-tout neuf", né dans un élevage réputé où il avait grandi avec les meilleurs soins, et avait été bien éduqué...J'étais habituée aux chevaux compliqués vers lesquels j'ai toujours été attirée ; je me suis dit "tu ne vois plus trop clair, fais-toi plaisir ..." Et je n'ai pas été déçue !

 

J'ai arrêté le spectacle en automne 2006. Je travaillais avec Eric Gauthier, et depuis deux ou trois ans, nous faisions des pas de deux avec ma fille Alice. Nous étions plus ou moins rapprochées, et dès que je m'éloignais d'elle, nous prenions des repères : fenêtres, arbres au loin etc...Très bon pour les neurones... et le public ne s'est aperçu de rien. Mais cela me demandait beaucoup de concentration et entraînait beaucoup de fatigue.

Dans le spectacle son et lumière de l'abbaye de Bon Repos, avec le barbe arabe Riesling. © Coll. D.Duhame
Dans le spectacle son et lumière de l'abbaye de Bon Repos, avec le barbe arabe Riesling. © Coll. D.Duhame

Je répétais souvent à pied et en mimant pour ne pas fatiguer mon cheval inutilement. Cela m'a appris à beaucoup mieux gérer mon cheval dans le temps, en mimant position et exercices à pied pour perfectionner mon geste et surtout ne pas embêter ou gâcher la bouche et le dos de mon cheval par des essais inutiles et des hésitations. C'est un bon exercice pour sentir son corps et être plus disponible pour écouter celui de son cheval. Essayer c'est l'adopter !

 

Après l'arrêt du spectacle, mon "cheval parfait" arrive et je me préparais avec délectation à dresser un animal au physique parfait et baroque. Mais un petit grain de sable du doux nom de cancer est venu déjouer mon plan bien organisé. Urgences, hôpital, réanimation et longue convalescence. Et cette fois-ci, j'étais malvoyante et beaucoup plus fatiguée, mais toujours quoiqu'il arrive, avec un cheval dans la tête !

«J'ai des comportements qui modifient mon schéma corporel et donc la manière donc les chevaux me perçoivent»

 

Mes deux autres lusitaniens, vieux routards dressés en haute école, semblent très bienveillants avec moi je les remonte avec grand plaisir, avec l'aide de Constance Ménard, qui en deux mois me remet sur pied. Je lui en suis vraiment très reconnaissante. Je suis en forme grâce à elle, et à mon compagnon ostéopathe. Soit dit en passant, le cheval a besoin de l'ostéopathie, mais parfois le cavalier aussi, car une mauvaise posture de ce dernier peut entraîner des lésions chez le cheval...Ceci a bien un rapport avec la malvoyance : je vois moins bien, j'ai des hésitations, des raideurs, des frayeurs brusques car je vois au dernier moment. Ces comportements modifient mon schéma corporel et donc la façon dont les chevaux me perçoivent.

Dominique Duhamel et sa fille Alice, dans le spectacle "Les Jeudis du haras de Lamballe" auquel elles participent pendant six saisons de 2000 à 2006, avec leurs deux lusitaniens Nuneio et Nevoeiro, de l'élevage Paes. © Coll. D.Duhamel
Dominique Duhamel et sa fille Alice, dans le spectacle "Les Jeudis du haras de Lamballe" auquel elles participent pendant six saisons de 2000 à 2006, avec leurs deux lusitaniens Nuneio et Nevoeiro, de l'élevage Paes. © Coll. D.Duhamel

Mon nouveau cheval n'a vu que cela, et c'est comme cela que j'ai progressé. J'ai mis mon orgueil de côté et j'ai tout recommencé. Avec ce cheval, impossible de faire autrement car il m'a mise en échec consciencieusement et de façon systématique ! Je ne comprenais pas pourquoi, jusqu'à ce que Baucher vienne à mon secours ! Eh oui ; quand je suis dans l'impasse je lis et relis ; je commence toujours pas La Guérinière, et puis je cherche dans les textes. Et comme Beudant l'a écrit, "être bauchériste, c'est chercher".

 

La méthode classique ne donnait pas de bons résultats

 

Et aux grands maux les grands remèdes, j'ai fait appel à Leila Del Monte. Grâce à elle, j'ai pu me faire accepter comme dominant vis-à-vis de mon cheval. Mais comme le dit Leila, ce n'est pas parce que l'on demande qu'il ne faut rien faire !

 

La méthode classique ne donnait ps vraiment de bons résultats avec ce cheval. Il refusait le galop sauf en extérieur ; il faisait très bien un exercice du premier coup et refusait le lendemain...Je me suis donc mise en quête d'une méthode qui lui ressemble, et j'ai découvert après de longues lectures, riches en enseignements, le "Monsieur de Lubersac" du XXème siècle (M. de Lubersac était l'écuyer qui dressait ses chevaux au pas et les faisait piaffer avant de les faire galoper). Et là, avec Jean-Yves le Guillou, cela a été la révélation pour mon cheval comme pour moi !

 

«La moindre contraction, je la perçois au poids du cuir. Je parle à mon cheval sans arrêt, et quand je cesse, il guette la moindre indication de ma part»

 

Ne plus voir m'a rapprochée de mon cheval au propre et au figuré ; j'ai appris que la seule direction de mon regard (même si je ne voyais pas grand chose !) pouvait modifier mon assiette ; qu'une simple hésitation pouvait me mettre plus en difficulté que d'autres, juste par la perception que je pouvais donner à mon cheval.

 

Je prends mon temps pour tout ce que je fais avec lui ; et je ne monte jamais sans savoir ce que je vais faire. J'ai appris que l'on ne va jamais assez lentement avec un cheval.

 

Qui est Dominique Duhamel ?

 

Dominique Duhamel est née en 1958, d'un père vietnamien d'origine chinoise, et d'une mère française, d'origine allemande et écossaise. Elle a appris à monter à cheval au Haras de Montier-en-Der. Elle monte ensuite dans de nombreux clubs et pour des particuliers, puis s'installe en Bretagne où elle va faire du spectacle avec son cheval arabe Riesling. Pendant 6 ans elle participe au spectacle son et lumière de l'abbaye de Bon Repos. Elle est spécialisée dans les combats à deux mains et même à la hache ! Elle participe à la création des costumes, monte en amazone, et même été faite chevalier très officiellement par le Duc de Rohan pour son travail de reconstitution historique, avec Roger Gicquel.

 

Elle travaille pendant six ans avec Eric Gauthier, qui la contacte car il avait entendu parler du spectacle qu'elle avait monté avec sa fille. Dominique Duhamel organise chez elle des stages avec Constance Ménard, le Dr vétérinaire Eric Ancelet, Jean-Yves Le Guillou et bientôt avec Leila Del Monte (spécialiste de la communication animale) et son disciple Conrad White Eagle...

formation  avec  Eric  ancelet  les 8&9 Mai 2024

Coordonnées :

 

Haras de Kerhors

22170 Lanrodec

 

Tél.: 02.96.32.30.54

Réalisation :

Erwan le Guen