Voici un article publié dans Cheval et savoir, N32 Mai 2012 :

 

On parle beaucoup actuellement de l'équitation de tradition française, récemment inscrite par l'UNESCO au patrimoine culturel immatériel de l'Humanité. 

Il s'agit là d’une reconnaissance de première importance : elle nous offre l’occasion de faire de l’équitation de tradition française un grand thème, dont nous nous faisons un plaisir -et un devoir- de parler dans Cheval Savoir. 

Nous débutons aujourd'hui par le point de vue de Jean-Yves Le Guillou sur un sujet essentiel : la légèreté.

Nous avons décidé de rendre compte des différentes conceptions exprimées par des cavaliers contemporains au travers de textes, interviews, témoignages reflétant les sensibilités de chacun, leurs conceptions et leurs pratiques, suivant aussi les disciplines équestres pratiquées. 
Bien entendu, nous n’oublierons pas non plus d’explorer les textes anciens sur lesquels se fonde notre tradition. 

Nous reviendrons donc régulièrement dans Cheval Savoir sur ce sujet parfois sensible, toujours passionnant. 
Nous publions aujourd'hui le point de vue d’un cavalier familier à nos lecteurs, Jean-Yves Le Guillou, qui nous parle de sa conception de la légèreté, pierre de touche de l’équitation de tradition française, et des moyens qu'il préconise pour l'atteindre.

 

La légèreté : définition, moyens de l’atteindre

 

par Jean-Yves Le Guillou*

 

Légèreté, équitation de légèreté, Il faut être léger, ayez une main légère… Tout le monde emploie -galvaude, même- ces mots et ces expressions. Or la légèreté, non définie et sans indication des moyens de l’atteindre, c’est un vœu pieux. Et on constate même que dans la pratique, c’est un mythe.

Voici une définition, personnelle, de la légèreté, d’une légèreté obtenue avec les procédés équestres que je préconise. Donc individualiste… comme l’est, comme doit l’être, l’équitation française lorsqu’elle n’est pas soumise à des dictats administratifs.

 

La légèreté est l’équilibre général parfait du cheval d’école, de saut, ou d’extérieur, réceptif aux moindres indications de son cavalier.

Le cheval léger est, de façon impérative, un cheval dont la base de l’encolure a été musclée, ce qui fait qu’il se soutient de lui-même et qu’il n’a besoin d’aucun appui sur la main.

Le cavalier obtient la légèreté en musclant cette base de l’encolure et en refusant l’appui, le cheval étant manié au poids du cuir.

La légèreté ne peut donc concerner que le couple cheval/cavalier.

 

«L’équitation de légèreté recherche l’élévation de l’encolure, mais pas son relèvement forcé»

Les aides sont invisibles et se limitent, en ce qui concerne les jambes, à de simples indications des jarrets, presque toujours remplacées par des indications des aides d'assiette. La main est essentiellement indications sur des rênes détendues.

Il faut insister : le cheval est, en équitation française de légèreté, manié au poids du cuir.

 

Cette définition est incomplète, elle concerne la biomécanique et une partie des moyens d’expression du cavalier. Il manque quatre éléments. Le premier élément manquant concerne les moyens d’expression du cavalier pour obtenir la légèreté.

 

Descentes de main et de jambes

 

Le cavalier, qui a la volonté de parvenir à la légèreté, doit cultiver, avec acharnement, les descentes de main et les descentes de jambes, c’est-à-dire doit cesser toute action lorsque le cheval se trouve, et se maintient, dans la posture désirée : cheval rassemblé, encolure haute, nuque point le plus élevé de l’encolure, chanfrein légèrement au delà de la verticale et… léger à la main, léger à la jambe.

 

Et la légèreté ne règle nullement, comme je l’ai déjà dit, le problème des divergences. J’introduis des impératifs personnels : cheval... dont la base de l’encolure a été musclée, primauté donnée aux assiettes-aide... encolure … cheval… qui se soutient de lui-même.

 

Le problème de la hauteur de l'encolure

 

Le problème, sujet de discordes, de la hauteur de l’encolure est soulevé.

Je rappelle quel est mon point de vue sur le problème. Je crois que ce point de vue, forgé au cours d’une longue et difficile évolution, peut, sinon réconcilier les irréconciliables, du moins fortement atténuer les divergences.

Jean-Yves Le Guillou

Le relèvement de la base de l’encolure est recherché à pied. © Coll. J.-Y.Le Guillou

 

L’équitation de légèreté recherche l’élévation de l’encolure (mais pas son relèvement forcé). L’encolure haute, source profonde de la légèreté, est obtenue, non pas par sollicitation de la main du cavalier, condamnée, mais par les vertus internes des exercices "releveurs" : pas ralenti à l’extrême (pas écouté des Anciens, pas compté) et épaule en dedans au pas ralenti à l’extrême. Je répète, au pas ralenti à l’extrême et précise sans main, ni jambes.

 

Légèreté obtenue en cours d’éducation du cheval ou légèreté préalable ?

 

Sur le plan des généralités, je distingue, et je ne suis nullement le seul :

 

La légèreté obtenue en cours d’éducation du cheval, point de vue de l’équitation ancienne, de l’équitation baroque (ce n’est nullement chez moi une condamnation, car j’admire au plus haut point cette équitation).

 

Et je m’empresse de mettre un bémol personnel : les Anciens mettaient très tôt leurs chevaux dans les piliers et ils obtenaient, dès le début de l’éducation du cheval, un piaffer dans la légèreté “passive”. Je m’explique en ce qui concerne le terme passif : le cheval dans les piliers détend les longes d’attache, de lui même, lorsqu’il n’est pas monté, c’est une constatation empirique. Ainsi les photographies des chevaux de la très respectable École espagnole de Vienne, nous montrent des chevaux aux longes d’attache détendues alors, qu’en travail monté, les écuyers de cette même école ne pratiquent que très fugitivement les descentes de main (l’un des grands moyens d’expression de la légèreté), sans doute pour respecter les instructions du Grand écuyer français La Guérinière (en allemand "Kérinière” !), leur “phare” principal sur le plan doctrinaire.

 

La légèreté préalable, préconisée par l’école Bauchériste et à laquelle je souscris pour des raisons pratiques : il faut beaucoup d’habileté, expérience faite, pour aboutir à la légèreté en cours d’instruction du cheval.

 

Elève de J.Y. Le Guillou

Le même cheval, monté par une élève de J.Y. Le Guillou, manié « au poids des rênes », montre l’engagement des postérieurs dans le piaffer. © Coll J.-Y.Le Guillou

 

Légèreté et flexibilité

 

La légèreté comprend plusieurs qualités, et elle comprend la flexibilité :

La légèreté comprend la flexibilité. La flexibilité est l’impulsion supérieure du cheval. Elle comprend, comme toute impulsion, la propension énergique au mouvement en avant, rétrograde et à l’élévation des gestes. Mais elle comprend aussi une souplesse extrême de la mâchoire, de la nuque, du dos, des articulations du corps entier. Cette souplesse permet au cheval d’avoir une très grande faculté de contraction ou de décontraction des muscles aussi bien dans le plan vertical de son axe, que hors de ce plan (latéralement) et, par conséquent, de passer des allures sur une base de sustentation rétrécie à des allures sur une base de sustentation élargie, ou d’un air à un autre, ou d’un mouvement en avant d’une piste à un déplacement latéral, ou à une rotation, avec promptitude et sans heurt aucun.

 

Pour l’école française Ancienne, la légèreté est un état général, un équilibre physique et mental parfait. Elle s’obtient par des actions générales, en particulier à l’aide de l’épaule en dedans. La légèreté, pour l’école Ancienne, est une finalité.

Pour Baucher et son école, la légèreté est accompagnée de la mobilité de la mâchoire. Point que constate également l’école Ancienne, mais l’école Bauchériste efface les résistances à l’aide d’actions partielles. Le cavalier utilise le plus souvent l’une d’entre elles, la décontraction de la mâchoire, pour effacer les contractions de l’ensemble du cheval, et faire ainsi un premier et important pas vers la légèreté.

 

La légèreté est donc obtenue par la main seule au cours de l’équitation générale. La légèreté, pour l’école Bauchériste et dans l’équitation que je propose, est un préalable.

 

La décontraction de la mâchoire est obtenue de façons diverses et nécessite à elle seule un traité : emploi de « procédés indirects », vertus internes de certains exercices, pas ralenti à l’extrême, épaule en dedans au pas ralenti à l’extrême, salivation par électrolyse avec certains métaux, (cuivre, cyprium, aurigan) emploi de procédés « directs », vibrations, badinage des rênes, tapotage de la gaule sur la croupe…

 

La fausse légèreté

 

Les tricheurs existent dans toutes les activités humaines. Je serai bref et ... catégorique sur cette question.

Ceux qui cassent l’encolure du cheval à l’aide de rênes coulissantes et qui obtiennent une fausse articulation au niveau de la troisième C, et un cheval dit “léger” par refus de la main : élimination en compétition.

«La légèreté ne peut se concevoir sans la volonté du cheval de ne "faire qu’un" avec son partenaire homme»

 

Ceux qui obtiennent la soumission, et une apparente légèreté, par l’emploi de substances illicites (infiniment plus nombreux que l’on suppose généralement) : élimination et sanction disciplinaires en compétition.

 

La légèreté, une qualité morale

 

Les théoriciens de l’équitation qui se sont penchés, ou se penchent, sur les composantes de la légèreté ont fait, font, un oubli énorme. Ils définissent la légèreté comme une posture purement physique.

C’est oublier :

 

  • La domination psychique que doit avoir le cavalier sur le cheval
  • La bonne volonté, une volonté sans borne, qu’accorde le cheval au cavalier qui recherche la légèreté.

 

Voici une citation, fort importante, du Grand Maître Raabe en ce qui concerne l’ascendant moral que doit avoir le cavalier :

 

« De tous les assouplissements nécessaires au cheval, le plus important est celui de la volonté. Le cheval ne fait bien que ce qu’il veut bien faire. C’est donc, par-delà le mécanisme, sa volonté qu’il faut atteindre, et la gagner, pour qu’elle ne fasse plus qu’un avec la nôtre. » (Raabe, Capitaine Charles : Méthode de haute école d’équitation, 1863).

 

"Ne faire qu'un"

 

La légèreté, sans la domination morale du cavalier, est impensable.

La légèreté, sans la volonté du cheval de ne "faire qu’un" avec son partenaire homme, est impensable.

Voici ma définition de la légèreté et les moyens de l’atteindre : additionnez 1, 2, 3, 4 et 5.

Les moyens décrits ci-dessus font tous partie du legs immense de l’équitation française.

J’en fais la liste, dans l’ordre de mon exposé :

 

  • Musculation de la base de l’encolure, afin que le cheval n’ait pas besoin d’aides de soutien ;
  • recherche du poids du cuir ;
  • remplacement des actions de main et de jambes le plus souvent possible, par les deux assiettes-aide ;
  • descentes de main et descentes de jambes ;
  • élévation de l’encolure à l’aide d’exercices releveurs ;
  • pas ralenti à l’extrême ;
  • épaule en dedans au pas ralenti à l’extrême ;
  • légèreté préalable ;
  • décontraction de la mâchoire ;
  • électrolyse avec certains métaux, cuivre, cyprium, aurigan ;
  • vibrations ;
  • badinage des rênes ;
  • tapotage de la gaule sur la croupe ;
  • domination psychique du cavalier, en précisant que le cavalier ne soumet pas le cheval, mais que le cheval bien traité et manipulé se soumet.

 

*Jean-Yves Le Guillou est Professeur Titulaire honoraire de l’Université de Montréal et auteur de nombreux ouvrages sur l'équitation et l'attelage, dont "L'auto-posture du cheval," (1988) préfacé par le Colonel Carde. Il vit au Canada mais donne de nombreux stages d'équitation en France.

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